L'approche systémique développée par l'École de Palo Alto propose un cadre d'analyse et d'intervention particulièrement pertinent pour accompagner les transformations au sein de systèmes complexes. À ce titre, l'organisation représente un champ d'application privilégié, tant les interactions, les interdépendances et les dynamiques collectives y jouent un rôle déterminant.
L'approche systémique développée par le Mental Research Institute, souvent associée à « l'école de Palo Alto », s'est élaborée à la croisée de plusieurs courants scientifiques et philosophiques à partir des années 50. Nourrie par des apports interdisciplinaires issus de la biologie, de l'anthropologie, de la théorie de l'information, des sciences de la communication et de la cybernétique, l'école de Palo Alto constitue aujourd'hui l'un des principaux socles de l'approche systémique appliquée aux organisations, dont notre parcours de formation s'inspire largement
Palo Alto : un changement de paradigme dans les sciences humaines
Quand on dit « Palo Alto » aujourd'hui, la plupart des gens pensent Silicon Valley, Stanford, start-ups. Pourtant, bien avant les GAFAM, cette petite ville californienne était déjà un haut lieu de l'innovation, mais d'une tout autre nature.
En 1959, un anthropologue britannique du nom de Gregory Bateson fonde un groupe de recherche au Mental Research Institute (MRI). Son objectif : comprendre comment les troubles psychiques s'installent et, surtout, comment on peut en sortir autrement que par l'analyse longue et introspective qui dominait l'époque. Le règne de la psychanalyse est alors à son apogée. Bateson propose une alternative radicale.
L'idée de départ est simple. Au lieu de chercher la cause d'un problème dans le passé ou dans la psyché profonde d'une personne, les chercheurs du MRI observent les interactions présentes : entre les membres d'une famille, entre un individu et son environnement... Le problème n'est plus dans l'individu isolé. Il émerge de la façon dont les parties d'un système communiquent et s'influencent.
C'est une rupture majeure. Et c'est de cette rupture qu'est née ce qu'on appelle aujourd'hui l'approche systémique de Palo Alto.
Les fondateurs du MRI : Bateson, Watzlawick, Weakland...
On résume souvent l'école de Palo Alto à trois noms. Ils ne sont pas les seuls à y avoir contribué, mais ils en sont les figures centrales.
Gregory Bateson, le biologiste et anthropologue visionnaire est celui qui a introduit la pensée cybernétique dans la compréhension des relations humaines. Il parle de boucles de rétroaction, de communication, de contexte. Ses travaux sur la schizophrénie et la théorie du double lien (double bind) ont posé les fondations théoriques de tout ce qui a suivi.
Paul Watzlawick, psychologue d'origine autrichienne, a rendu ces idées accessibles et opérationnelles. Son livre « Une logique de la communication » reste une référence.
John Weakland, enfin, a été le pragmatique du trio. Chimiste de formation puis thérapeute, c'est lui qui a le plus contribué à traduire ces principes en méthodes concrètes de thérapie brève.
Autour d'eux gravitaient d'autres figures importantes : Don Jackson, Jay Haley, Virginia Satir, et plus tard Giorgio Nardone qui a fondé l'école d'Arezzo en Italie en prolongement direct du MRI. Ensemble, ils ont construit un corpus théorique et pratique d'une richesse considérable.
Nous proposons 5 principes importants de l'approche Palo Alto
Pour comprendre ce que l'approche Palo Alto apporte de singulier, nous suggérons quelques principes clés qui guident nos pratiques dans les organisations.
Premier principe : on ne peut pas ne pas communiquer.
Tout comportement est un message. Le silence, l'absence, le retrait sont aussi des formes de communication. Dans une organisation, cela veut dire qu'un manager qui évite un sujet communique déjà quelque chose à son équipe, même s'il croit rester neutre.
Deuxième principe : toute communication implique le langage verbal, non-verbal et para-verbal.
Ce que l'on dit compte. La manière dont on le dit dans un contexte précis a aussi son importance et mérite d'être observé et souvent nommé.
Troisième principe : la ponctuation des séquences peut créer le désaccord.
Quand deux personnes s'affrontent, chacune considère que l'autre a commencé. Le directeur pense que ses équipes sont démotivées, donc il contrôle davantage. Les équipes pensent qu'il contrôle trop, donc elles se démotivent. Qui a commencé ? Cela nous est égal. Le problème est dans la boucle elle-même.
Quatrième principe : le changement se joue dans l'action, pas dans l'introspection.
Comprendre pourquoi on est coincé n'est pas systémique et ne sert, à notre sens, pas à grand-chose. Selon Palo Alto, c'est en changeant notre comportement que nous changeons la relation. Inutile de vouloir faire changer l'autre, de toute façon ça ne fonctionne pas...
Cinquième principe : le problème, c'est la solution.
La définition d'un problème selon Palo Alto, c'est une difficulté interactionnelle qui se répète dans des circonstances et des contextes similaires. Exemple : moins je délègue, moins mon collaborateur prend des initiatives. Moins mon collègue prend des initiatives, moins je délègue.
Ces cinq principes ouvrent des possibilités de résolution radicalement différentes de la pensée linéaire classique. Il s'agit de penser en termes de causes et effets, A étant à la fois la cause et la conséquence de B, si je change mon comportement alors la boucle d'interaction changera.
Utiliser l'approche systémique de Palo Alto dans les organisations : quelques exemples concrets
D'abord développée dans le champ de la thérapie familiale, l'approche systémique s'est progressivement étendue à un autre système tout aussi complexe : celui des organisations. Les entreprises, les équipes et les institutions sont en effet des systèmes humains composés d'interactions, de règles implicites, de jeux relationnels et de mécanismes de régulation qui se prêtent particulièrement bien à une lecture systémique inspirée de Palo Alto.
Cette approche s'appuie notamment sur le concept du « 180 degrés », issu des travaux menés pendant près de quarante ans par les chercheurs et thérapeutes du Mental Research Institute (MRI), à partir de la fin des années 1950. Ce modèle a été conçu pour favoriser le changement, quel que soit le contexte : familial, personnel ou professionnel.
Au début des années 1980, Dick Fisch, John Weakland et Paul Watzlawick souhaitent explorer l'efficacité de cette méthode dans le monde de l'entreprise. Ils invitent alors des professionnels des organisations et du management à collaborer avec les chercheurs du centre de thérapie brève. Ensemble, ils travaillent sur des problématiques liées au travail en croisant les outils de l'approche systémique avec les réalités du management et des organisations.
Appliqué au monde professionnel, le « 180 degrés » consiste à modifier le regard porté sur une situation et à remettre en question les solutions habituelles qui entretiennent parfois le problème. Cette approche encourage ainsi l'innovation, la créativité relationnelle et de nouvelles façons de résoudre les difficultés, qu'il s'agisse de conflits, de résistances au changement ou de blocages dans les équipes.
Nés dans le contexte thérapeutique, les principes de Palo Alto ont donc trouvé depuis plusieurs décennies une place importante dans l'accompagnement des organisations et la conduite du changement
Prenons un cas classique : l'équipe « qui n'avance pas ». Les réunions s'enchaînent sans décision, les projets piétinent, le manager hausse le ton, puis cherche à motiver, puis menace, puis renonce, puis recommence. Une lecture linéaire blâmerait les collaborateurs démotivés ou le manager incompétent. Une lecture Palo Alto chercherait la boucle : quelle tentative de solution aggrave le problème ? Souvent, c'est l'alternance entre sur-contrôle et lâcher-prise, qui maintient l'équipe dans la confusion.
Autre cas fréquent : au sein des équipes, nous pouvons observer régulièrement que ces "problèmes" permettent par exemple d'éviter un conflit plus coûteux ou plus risqué, de maintenir une forme d'équilibre de pouvoir, de préserver des identités professionnelles ou des rôles historiques, de compenser des zones d'incertitude ou de flou organisationnel ...
Chercher uniquement à supprimer le symptôme sans comprendre sa fonction revient souvent à déplacer le problème, plutôt qu'à le résoudre.
Il nous faut donc passer d'une logique linéaire à une logique systémique et aider les équipes à explorer le problème qu'ils auront (encore plus impactant) quand ils auront résolu leur problème !
Les possibles difficultés de l'approche systémique de l'école de Palo Alto
Conçue pour accompagner le changement dans des environnements complexes, l'approche systémique est, par nature, une approche exigeante. Elle mobilise un vocabulaire riche, de nombreux apports théoriques parfois peu accessibles au premier abord.
Accompagner avec l'approche systémique demande par ailleurs une posture particulière et exige un travail sur soi, un apprentissage rigoureux. Le risque, quand on s'en saisit en surface, est de tomber dans la manipulation ou dans une forme de bricolage contre-productif. Le recadrage mal posé peut blesser. La prescription paradoxale mal utilisée peut aggraver. C'est une pratique qui se construit dans le temps, l'expérimentation, la supervision et avec humilité...
Se former à l'approche systémique de Palo Alto : par où commencer ?
Si cette lecture vous a donné envie d'aller plus loin, plusieurs voies s'offrent à vous.
Une bibliographie dense avec quelques fondamentaux ici :
Prérequis conseillés
- Morin, Edgar. Introduction à la pensée complexe, Éditions Points, 2014
Les incontournables de l'approche systémique appliquée aux organisations
- Balta, François. La complexité à la portée de tous, Éditions Eres, 2017
- Balta, François et Muller Jean-Louis. La systémique avec les mots de tous les jours, ESF éditeur, 2004
- Genelot, Dominique. Manager dans et avec la complexité, Éditions Eyrolles, 2017
- Malarewicz, Jacques-Antoine. Systémique et entreprise, Éditions Pearson, 2012
- Malarewicz, Jacques-Antoine. Petits deuils en entreprise, Collection Village Mondial, 2011
- Yatchinosky, Arlette. L'approche systémique pour gérer l'incertitude et la complexité, ESF, 2005
Pour aller plus loin dans la relation en entreprise avec l'approche systémique
- Balta, François. Moi, toi, nous...Petits traités de influences réciproques, InterÉditions, 2012
- Malarewicz, Jacques-Antoine. Réussir son coaching, Pearson, 2007
- Malarewicz, Jacques-Antoine. Les personnalités difficiles au travail, Éditions Pearson, 2009
- Comment réussir à travailler avec presque tout le monde, Lucy Gill, Éditions Retz, 2016
Pour aller plus loin dans la réflexion systémique
- Durand, Daniel. La systémique, Que sais-je, 2017
- De Rosnay, Joël. Le Macroscope, Éditions Points, 1974
Quelques classiques de Palo Alto
- Nardone, Giorgio , Salvini, Alessandro. Le dialogue stratégique, Éditions Le Germe. 2012
- Watzlawick, Paul. Weakland, John, Fish Dick Fisch. Changements, paradoxes et psychothérapie, Éditions Points, 2014
- Watzlawick, Paul. Comment réussir à échouer, Éditions Points. 2014
- Wittezaele, Jean-Jacques. Garcia Teresa . À la recherche de l'École de Palo Alto, Éditions Points, 2014
Quelques conférences organisées par les AppreNantes Organisations : Jacques-Antoine Malarewicz, et François Balta, deux figures très emblématiques de l'approche systémique en France.
Les vidéos pour approfondir la compréhension de ce qu'est l'approche systémique.
Et si vous choisissiez de penser autrement et d'agir différemment pour contribuer à une transformation humaine et collective au sein de votre organisation ?
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